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Compte rendu de
la conférence de Laurent LAOT
La laïcité, un
défi actuel
13 février 2001 -
Maison des syndicats - Strasbourg
Laurent Laot
est prêtre catholique et universitaire (il donne des cours de sociologie à
l'Université de Bretagne et dans des instances catholiques). Son souci de
rationalité dans l’explication des phénomènes sociaux (auxquels
appartiennent aussi les phénomènes religieux) l'a conduit à être partisan
de la laïcité.
Issu d'une
famille catholique mais non cléricale, il s'intéresse à la biologie avant
de faire son service militaire durant la guerre d’Algérie. Il y prend
conscience que certains catholiques soutiennent des comportements
condamnables de l'armée française alors que certains appelés sans attaches
confessionnelles sont rebutés, comme il l'est lui même.
De retour en
« métropole » il s'oriente vers la sociologie tout en décidant de devenir
prêtre. Son parcours l'amène à réfléchir sur le « vivre ensemble » tout
particulièrement dans un cadre laïque. Il expose ses réflexions dans son
ouvrage « La laïcité un défi mondial » (Editions de l'atelier).
Lors de sa
conférence à Strasbourg, il aborde les trois points que lui avait soumis
l'association « Laïcité d'accord !», les fondements de la laïcité, la
laïcité et l 'Ecole, la laïcité et l'Europe.
Dans son
introduction, Laurent Laot définit la laïcité comme « l‘organisation du
vivre ensemble » donc comme un principe politique, structuré au cours de
l'Histoire. Le « vivre ensemble » s'organise autour de trois pôles :
* Un territoire
reconnu comme commun mais dont les frontières ne sont pas fermées.
* La pluralité
des habitants (classes sociales, cultures, ethnies, religions,
positions philosophiques etc.). Cette pluralité peut être source
d'exclusions.
* Des pouvoirs
publics qui organisent le « vivre ensemble » par des institutions et
une législation.
Rappelant que les
« raisons qui font sens à la vie » (en particulier ethnies, religions,
idéologies) peuvent conduire à des « mises à mort », Laurent Laot conclut
que la laïcité s'oppose à ces dérives et s'inscrit dans le processus de la
démocratisation et des Droits de l'Homme, donc dans un processus
politique. Dans son livre, il écrit : la laïcité valide « une adhésion à
la conviction suivante : dans un pays, la pluralité des conceptions de
l'existence relève bel et bien du pensable », c'est à dire de
l'organisation rationnelle.
LES FONDEMENTS
DE LA LAICITE
Le triangle
territoire, pluralité, pouvoirs publics se structure autour du triangle :
liberté, neutralité, séparation qui constituent les trois piliers de la
laïcité.
* La liberté.
C'est la liberté de croyance et de culte y compris la liberté de ne pas
croire. Liberté qui peut se manifester publiquement.
Cette liberté a un
corollaire, l'égalité des droits au delà des croyances ou
non-croyances. Dans la vie publique chacun a droit à une égale dignité. La
« capacité d'humanité des uns est égale à celle des autres ».
* La séparation.
C'est la « mise en indépendance réciproque » des instances étatiques
et religieuses. L'État est souverain dans l'organisation de la « vie
commune », du politique, mais les églises y sont « incompétentes ». Les
églises sont souveraines dans leur organisation propre et leurs dogmes,
mais l'État y est « incompétent ». C‘est le principe «d'incompétence
mutuelle» codifié en France par la loi de séparation des Eglises et de
l'État de 1905.
* La neutralité.
La sphère publique est neutre vis à vis des confessions religieuses et
des orientations philosophiques. C'est « l'indifférence
institutionnelle » vis à vis des convictions religieuses ou
philosophiques dans le cadre de la démocratie et des Droits de l'Homme.
Ces trois piliers de
la laïcité sont d'ordre politique (l'organisation du « vivre ensemble »),
mais aussi culturel et éthique. La France est pratiquement le seul pays a
utiliser le terme de laïcité (de « laios » - le peuple - par opposition au
« clericos »- le clergé). Cela ne signifie pas que la laïcité ou des
démarches laïques n'existent pas dans les autres pays notamment européens.
Le terme généralement employé est celui de sécularisation qui
désigne un processus proche de la laïcité, « donner au peuple un pouvoir
jusque là confisqué par le clergé ». C ‘est à ce titre que des membres
d'une Eglise peuvent, sans contradiction, être favorable à la laïcité au
nom des valeurs de la démocratie.
LA LAICITE ET
L'ECOLE
Laurent Laot
rappelle que la question scolaire fut historiquement au coeur de la
laïcité mais qu'actuellement ce conflit est peu important.
Deux questions
majeures posent actuellement problème à la laïcité : l'évolution des
moeurs et l'évolution de la science (bioéthique).
La question de
l'École est l'opposition Ecole publique/ Ecole privée.
L'école fut d'abord
publique (loi Falloux de 1850) avant d'être laïque (lois Ferry - Goblet de
1880-82). La laïcité sera étendue à toute la sphère publique avec la loi
de 1905.
La République
Française inscrira la laïcité comme principe fondamental dans ses
constitutions de 1945 et 1968.
La laïcité fixe
quatre principes que doit respecter l 'Ecole :
- L'égal accès de
tous les enfants et adultes à l'instruction.
- L'enseignement
public est gratuit. Il est un devoir de l'État.
- L'enseignement est
laïque, il est neutre vis à vis des convictions religieuses et
philosophiques qui ne doivent pas se manifester en son sein.
- La liberté de
l'enseignement (droit à l'existence des écoles privées).
La loi Debré a
consacré l'équilibre écoles publiques/écoles privées. Cette loi impose
aussi des contraintes aux écoles privées sous contrat qui doivent
respecter la liberté de conscience des élèves tout en revendiquant un
« caractère propre ».
Actuellement,
l'école publique est confrontée à plusieurs problèmes :
* L'emprise du
mercantilisme et de l'idéologie libérale, emprise accentuée par les
technologies de la communication.
* Le rapport au
fait religieux. Le fait religieux est un élément important de
l'histoire des nations. A ce titre il ne peut être ignoré.
Laurent Laot propose
de systématiser l'étude de l'histoire des religions, dans le cadre des
disciplines existantes (histoire-géographie, français, philosophie etc.).
Cette étude doit
être menée de façon « a-religieuse », dans l'esprit « de la raison
connaissante » comme toute autre connaissance.
* La religion
comme fait identitaire. C'est un problème qui s'est particulièrement
manifesté avec de jeunes musulmans notamment avec le port du « foulard ».
Mais le problème est le même avec le port d'une croix ou de la Kippa.
L. Laot propose une
« laïcité ouverte » : l'institution et les enseignants restent neutres,
les élèves peuvent arborer des signes religieux identitaires non
ostentatoires et sans faire de prosélytisme (position du Conseil d’État).
* L'éducation aux
valeurs du « vivre ensemble ».
Au 19e
siècle les élèves recevaient une éducation à la morale laïque.
Actuellement chacun
est appelé à se penser, à se construire, à adhérer à des « fondamentaux de
l'existence ». L'heure n'est plus à enregistrer une morale laïque, mais à
une démarche laïque qui implique une véritable appropriation
des règles communes.
Cette position
d'autonomie a un corollaire pour le « vivre ensemble » reconnaître
« l'autre » comme son égal, accepter sa différence, reconnaître son
altérité. Cette position laïque est totalement différente de la tolérance
qui maintient des hiérarchies de convictions et fonctionne selon le
principe de « l ‘empilement ».
LA LAICITE ET
L'EUROPE
La question de la
laïcité est d’actualité dans l'Europe des 15 et dans l'ensemble du Monde
d'où le titre du livre de L. Laot « La laïcité, un défi mondial ».
* L'état de la
laïcité dépend d'un processus historique.
La laïcité constitue
un principe, un « idéal type » jamais complètement réalisé. Les
relations des Eglises et de l'État sont, pour chaque état, le résultat de
son histoire singulière.
La France a poussé
plus loin que d'autres états la réalisation de la laïcité, elle constitue
une singularité relative mais pas une « exception ».
Le cas de
l'Alsace-Moselle illustre le poids de l'Histoire. En 1924 le « bloc des
gauches » avec E. Herriot a tenté de faire rentrer l'Alsace-Moselle dans
la loi commune de la République mais a dû y renoncer devant des
manifestations monstres dans ces territoires mais aussi dans toute la
France notamment en Bretagne.
* Des différences
institutionnelles fortes.
Ces différences se
marquent à deux niveaux :
- Les liaisons
institutionnelles entre les Eglises et l'État. Certains pays (Danemark,
Grèce) ont encore une Eglise d'État, d'autres sont liés au Vatican par un
concordat (Allemagne, Italie, Alsace-Moselle).
- Dans certains pays
l'enseignement de la religion est obligatoire à l'école publique
(Allemagne, Belgique, Alsace-Moselle)
* Au delà des
différences institutionnelles : des états engagés dans la laïcité.
Tous les états
européens sont, dans leur fonctionnement, indépendants des religions.
Ils organisent le
« vivre ensemble » selon les principes laïques du « gouvernement sans
Dieu » et en tenant compte de l'évolution des moeurs hors des normes
religieuses. Il y a bien une « culture commune » de gouvernement des pays
européens.
Le processus de
l'Union Européenne se poursuit dans un cadre laïque alors même que les
« pères fondateurs » étaient des Chrétiens-démocrates). La tentative
d'introduire dans le préambule de la « Charte fondamentale » la notion de
« d'héritage religieux » a fait long-feu. Mais il fallut l'attitude
vigilante et ferme de représentants français pour que le terme
« religieux » soit remplacé par « spirituel ».
A ce sujet, L. Laot
s'est opposé aux intellectuels et personnalités politiques (dont Catherine
Trautmann) qui ont cru devoir s’insurger, dans une pétition, contre le
refus de l‘évocation officielle de l'héritage religieux.
Une
discussion a suivi la conférence au cours de laquelle ont été évoqués
l'importance de la différence entre laïcité et tolérance, le rôle de
l'espéranto, les aumôneries, le prosélytisme de l'épiscopat alsacien, le
droit des élèves à afficher des signes religieux, l'incidence du projet
sur la Corse, le droit d'une confession religieuse à fonder un parti
politique, la particularité de l'Alsace-Moselle ou le problème de la
séparation des Eglises et de l'État reste d'actualité, avec 100 ans de
retard.
Des représentants
des églises protestantes et catholiques ont également pris la parole pour
justifier le statut scolaire local notamment au nom de la désaffection des
élèves pour l'enseignement religieux à l'École publique. Il leur a été
répondu que d'autres institutions ont des problèmes de recrutement, comme
les syndicats, mais que cela ne justifiait pas que l'État intervienne pour
y remédier.
Compte rendu de
Claude HOLLÉ |